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D’amour et d’eau fraîche...

On en rêverait... Mais rien n’est si simple ! L’amour du cinéma, de la diversité des échanges, du bonheur de notre public à la sortie des salles, de la solidarité de nos salariés (belle équipe !), on en a à revendre, comme nombre de cinémas d’Art et Essai tels que le nôtre. Et heureusement, ce type de principes ne se monnaye pas : une sorte d’économie parallèle qui permet certes de vivre, de trouver les vibrations nécessaires à l’existence, mais qui ne suffit pas.
Les chiffres, comme souvent mentent, même si leur caractère objectif pourrait rassurer : les médias annoncent une fréquentation flatteuse... Le cinéma, dit-on, ne connaît pas la crise... La Fédération Nationale des Cinémas Français annonce une fréquentation des salles en hausse au premier trimestre 2010 par rapport au 1er trimestre 2009. “Selon les dernières estimations de la direction des études, des statistiques et de la prospective du CNC, la fréquentation cinématographique atteint 16,33 millions d’entrées au mois de mai 2010, soit 9,4 % de plus qu’en mai 2009. 93,45 millions d’entrées ont été réalisées au cours des cinq premiers mois de l’année, soit 10,7 % de plus que sur la période janvier-mai 2009.” peut-on lire sur le site du CNC. Voilà qui pourrait nous réjouir...
Pourtant, cette fréquentation a surtout profité à la grande exploitation et aux films américains (49,8% de parts du marché...), et les petites salles “demeurent fragiles et largement en deçà de la croissance globale” note le CNC. Nous avons pu le constater à Cannes en échangeant avec nos camarades, exploitants courageux de petites salles. Certains souffrent réellement et craignent pour leur avenir. Difficile de ne pas penser à eux et à ce que signifierait leur disparition. Difficulté à avoir les films, impossibilité à s’équiper en numérique, même si en ce moment le CNC cherche des solutions. Certains ont du mal à respirer malgré toute l’énergie qu’ils déploient. Difficile de vivre “d’amour et d’eau fraîche”...
Ce constat ne doit nous rendre ni amers ni négatifs, car tant qu’existe la responsabilité, la conscience, la résistance est possible. Et le Royal résiste au milieu des tempêtes, par son opiniâtreté, sa volonté de multiplier les moments d’échanges et son travail permanent (certes, ne jamais s’endormir...). Nos pensées en direction de nos amis en difficulté partout en France ne nous portent pas au découragement mais attise notre énergie. En revanche, il nous semble essentiel d’en parler, d’élargir notre regard à l’ensemble de notre paysage culturel.
Certes, nous non plus, nous ne vivons pas “d’amour et d’eau fraîche”. Le cinéma, vous l’avez compris, est une entreprise et en tant que telle doit se gérer avec le plus grand sérieux, la plus grande conscience et une énorme vigilance.
Mais nous avons la chance de ne pas être seuls (comme nous espérons que ne seront pas seuls nos collègues en difficulté)... Nous avons la reconnaissance de notre travail par le CNC, la confiance que nous accorde la municipalité... et vous, surtout. Il y a en effet dans cet ensemble de paramètres où se mêlent amour, eau fraîche (ou parfois “pots” partagés à la sortie des projections !), et économie, une autre responsabilité essentielle : celle du spectateur. C’est lui qui choisit de nous rejoindre ou non, lui qui décide d’emmener ses enfants découvrir d’autres films, lui qui répond à notre appel lorsque des soirées sont organisées. Et nous serons responsables ensemble de la pérennisation ou non de ce qui fait l’une des spécificités de la France en Europe et dans le monde : son parc de salles art et essai, lieux de diversité. Ces endroits où vous connaissez le prénom du directeur et de ses collègues, ces lieux où on vous écoute autant que possible, ces lieux où on vous accueille et vous conseille. Ces lieux enfin où passent des films que vous ne verrez pas ailleurs.
Cette co-responsabilité nous la connaissons tous, nous savons qu’elle est et qu’elle sera le gage de notre réussite commune. Une façon de dire que nous tenons à cette différence, parce qu’elle a du sens. Ce n’est pas une réaction “contre” mais au contraire, une réaction “pour”, afin que coexistent les alternatives possibles pour le citoyen libre de choisir.
C’était l’un de nos credo il y a 7 ans déjà et ce credo demeure.
Gardons l’amour, gardons l’eau fraîche (et les petits alcools revigorants), mais n’oublions pas l’implication solidaire dans le combat qui nous est commun : faire vivre nos salles pour qu’elles continuent à montrer la multiplicité des regards sur le monde.

Corine et Jean